Introduction
Les effets du changement climatique en Afrique de l'Ouest seront graves dans les deux scénarios d'objectif de température, à 1,5 comme à 2,0 degrés Celsius.[i] Selon les projections, les régions d'Afrique de l'Ouest et d'Afrique centrale connaîtront également un nombre élevé de jours de forte chaleur[ii] dans chacun de ces scénarios. À l'heure actuelle, il existe dans la sous-région des mouvements qui se mobilisent sur les symptômes de la crise, sans cadre fédérateur qui rassemble ces dynamiques de manière globale. Des mouvements sont actifs sur certains aspects de l'agriculture et de la production alimentaire, notamment en matière de souveraineté alimentaire. Des efforts concertés sont également menés aux niveaux national et régional contre la déforestation et la désertification. Bien que des groupes militants pour la justice climatique (JC) de la région ouest-africaine soient actifs au sein des mouvements continentaux pour la justice climatique, l'orientation d'ensemble n'accorde pas assez de poids aux préoccupations essentielles de la région. Cela pose problème, compte tenu du fait que la région connaît une croissance démographique rapide, estimée à 2,8 % par an, dans un contexte de raréfaction des ressources naturelles, notamment des terres et des ressources en eau.[iii]
Il faut souligner qu'il est essentiel de bâtir des plateformes panafricaines qui permettent d'examiner de manière critique les enjeux de justice climatique sur le continent et de mobiliser les groupes qui les composent en vue de l'action. Parallèlement, la nécessité de constituer des regroupements sous-régionaux ne doit pas être négligée. C'est important pour les raisons suivantes :
- Chaque région présente des particularités en matière d'impacts climatiques et de vulnérabilités. La région ouest-africaine dépend largement de l'agriculture pluviale et dispose de moins de systèmes d'irrigation.
- Chaque région a ses propres réponses climatiques, enracinées dans les savoirs et les réalités locales. Ces solutions endogènes sont régulièrement ignorées dans les cercles officiels, où l'attention se porte surtout sur des idées venues de l'extérieur.
- Chaque région dispose d'un bloc géopolitique officiel[iv] (CEDEAO, SADC/COMESA, CAE, CEEAC et UMA) qui offre des espaces de plaidoyer plus proches de la base, à partir desquels ce plaidoyer peut être porté jusqu'au centre (Union africaine)
En outre, les barrières linguistiques et les difficultés de déplacement empêchent souvent une participation équitable aux réunions continentales. Un Mouvement ouest-africain pour la justice climatique (WACMo) renforcera sans aucun doute l'analyse critique de la situation et la mobilisation des réponses dans la région.
Enjeux climatiques majeurs en Afrique de l'Ouest
Les graves effets du changement climatique dans la région ouest-africaine sont accentués par la prédominance d'activités économiques tributaires des conditions météorologiques, dont l'agriculture. Les principaux effets sont les suivants :
- Désertification : les terres de la zone sahélienne septentrionale de l'Afrique de l'Ouest subissent une forte pression du fait de la désertification. Comme on l'observe dans certaines parties de la région, la désertification est un processus provoqué par l'interaction entre la sécheresse et la mauvaise gestion humaine des ressources environnementales.[v] C'est un domaine dans lequel un mouvement régional pour la JC peut jouer un rôle déterminant en promouvant des solutions qui existent déjà mais n'ont pas été déployées à grande échelle.
- Déforestation : elle touche aussi bien la zone de forêt tropicale que le Sahel. Ces derniers temps, des cas de déforestation visant des essences protégées, comme le bois de rose, très prisé en Chine, ont été signalés. D'importantes campagnes contre la déforestation ont également été menées au Liberia et au Nigeria, qui auraient pu servir de points d'ancrage à un mouvement pour la justice climatique. Au Liberia[vi], les campagnes portaient notamment sur des aspects liés au commerce du carbone, tandis qu'au Nigeria, une campagne s'opposait à un projet d'autoroute de 275 km[vii] qui aurait traversé une forêt tropicale intacte dans le sud-est du pays. De manière générale, la déforestation a entraîné la perte d'habitats et de biodiversité, la perte de moyens de subsistance et l'exposition des terres à l'érosion par ravinement.
- Inondations : elles sont liées à l'évolution de plus en plus marquée du régime des pluies dans la région.[viii] Faute de mesures d'adaptation et d'atténuation adéquates, et du fait de la vulnérabilité humaine générale, des inondations catastrophiques continuent d'y être enregistrées. Ces inondations s'étendent à l'ensemble des zones écologiques de la région et ont causé des destructions sans précédent de vies humaines, de biens, de moyens de subsistance et de systèmes de production alimentaire des populations vulnérables qui y vivent.
- Érosion côtière : le littoral atlantique de l'Afrique de l'Ouest concentre une forte population. Plusieurs grandes villes, comme Dakar, Accra ou Lagos, se trouvent sur le littoral. Il en va de même des infrastructures industrielles. L'élévation du niveau de la mer et l'affaissement naturel de zones comme le delta du Niger aggravent les problèmes d'érosion côtière dans cette zone. Les recherches montrent que, pour la région du delta du Niger, une élévation nette du niveau de la mer de 1 mètre entraînerait l'inondation des terres jusqu'à 80 km à l'intérieur.
- Migrations et conflits induits par le climat : les migrations climatiques en Afrique de l'Ouest sont à la fois internes et externes. Les migrations internes s'observent dans tout le Sahel ainsi qu'à l'intérieur de pays comme le Nigeria. Elles ont entraîné des conflits violents et la perte de milliers de vies. En outre, les pertes humaines massives en Méditerranée, où périssent des jeunes qui fuient des pressions économiques aggravées par le changement climatique, sont devenues une question douloureuse, soit ignorée, soit dissociée du changement climatique. Un mouvement régional sur le changement climatique serait le cadre approprié pour en faire un enjeu majeur, afin que les victimes soient reconnues comme réfugiés climatiques et bénéficient d'un certain soutien et d'une certaine dignité.
- Sécheresses : les variations des émissions de gaz à effet de serre peuvent provoquer de fortes précipitations entraînant des inondations, ou une baisse des pluies entraînant des sécheresses. L'Afrique de l'Ouest a connu de graves sécheresses et risque d'en connaître davantage à l'avenir, avec des effets dévastateurs (comme les décès dus à la famine observés par le passé dans des pays comme le Mali, le Tchad, le Niger, le Burkina Faso et la Mauritanie), à moins que des mesures climatiques adéquates ne soient prises pour renforcer la résilience. Les sécheresses et la désertification sont des facteurs de stress environnemental qui nourrissent des luttes violentes pour l'accès à des ressources limitées.
- Stress hydrique : l'exemple le plus frappant d'assèchement des plans d'eau sur le continent est la situation du lac Tchad. Avec l'assèchement des cours d'eau et les espèces envahissantes, la région est exposée au stress hydrique et a déjà connu, sous l'effet de cette pression, des migrations d'éleveurs pastoraux et les conflits qui en ont découlé.
Ce que ferait un mouvement
Il est urgent de créer un mouvement régional ouest-africain pour la justice climatique afin de mettre en lumière les défis de la région et de fédérer les énergies et les solutions existantes. Il devrait s'agir d'une structure dont les membres proviennent d'une large base d'individus, d'organisations, de réseaux et d'autres mouvements apparentés.
- Un tel mouvement veillera à ce que la voix des peuples soit entendue, de la base jusqu'aux niveaux de décision politique.
- Les politiques climatiques nationales seraient mieux examinées avant leur adoption
- Les universitaires et chercheurs militants disposeront d'une plateforme pour mener une analyse politique approfondie des fausses solutions présentées dans les cercles officiels nationaux/mondiaux, mais qui restreignent les droits des peuples.
- Le mouvement pour la justice climatique offrira un espace de débat sur les questions économiques et de développement qui nient les droits de la Nature et favorisent des actions accroissant la vulnérabilité aux effets du changement climatique.
- Combler le vide considérable au sein des mouvements continentaux, où l'Afrique de l'Ouest n'est ni vigoureusement représentée ni entendue.
Le moment est venu d'apporter un soutien délibéré à la construction d'un mouvement pour la justice climatique en Afrique de l'Ouest, pleinement connecté au mouvement continental.
Notes
[i] Mouhamadou Bamba Sylla, et al (2018). Climate Change to severely impact West African Basin scale irrigation in 2oC and 1.5oC global warming scenarios. https://www.nature.com/articles/s41598-018-32736-0
[ii] Dan Shephad.(2019). Global Warming: Severe Consequences for Africa.https://www.un.org/africarenewal/magazine/december-2018-march-2019/global-warming-severe-consequences-africa
[iii] Ibid
[iv] Bryce Byiers (2017). Regional organisations in Africa – Mapping multiple memberships https://ecdpm.org/talking-points/regional-organisations-africa-mapping-multiple-memberships/
[v] Jean Gorse. Desertification in the Sahelian and Sudanian Zones in West Africa. http://www.fao.org/3/r5265E/r5265e02.htm
[vi] Ryan Jacobs. 2013. The Forest Mafia: How Scammers Steal Millions Through carbon markets. https://www.theatlantic.com/international/archive/2013/10/the-forest-mafia-how-scammers-steal-millions-through-carbon-markets/280419/
[vii] HOMEF. 2017. One Hard to Travel Superhighway. https://homef.org/2017/06/18/one-hard-to-travel-superhighway/
[viii] Nana Ama Browne Kluste, et al (2018). Potential impact of 1.5 °C and 2 °C global warming on consecutive dry and wet days over West Africa https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748-9326/aab37b/meta
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